L’été s’est immiscé dans la monotonie de ma vie Parisienne. La chaleur, le village, la rivière. C’est une saison qui fait remonter beaucoup de souvenirs heureux et souvent nostalgiques. Je me vois sous le grand Tilleul du couvent de mon village. Entouré de murs blancs, il est le compagnon silencieux de la retraite des prêtres qui habitent la paroisse. Il abrite une table en pierre sur laquelle on devine une mosaïque usée sur laquelle, il me semble, se dessine une rose des vents. Je connais bien cet arbre. Il nous a tantôt servi de terrain de jeu lors de nos séances de catéchisme, on y a bu le « verre de l’amitié » après la messe, après les fêtes, après Dieu sait quelle raison on trouvait pour se rassembler et partager un moment. Ensemble. L’été il était le témoin de concerts magnifiques et, quand les musiciens remplaçaient les grillons à la tombée du soir, c’est sous le tilleul qu’elle venait s’assoir cherchant à s’abriter de la fraîcheur nocturne.
C’était sa place attitrée et personne n’en aurait pu la déloger. Quand j’étais petit enfant, je me faufilais avec mes cousins pour lui trouver une chaise propre, ombragée et d’où l’on voyait bien la scène et ses musiciens. On y déposait un châle, un sac ou la veste qu’elle nous avait obligé à prendre, pensant que l’on finirait la soirée frigorifiés. On se moquait gentiment d’elle, mais elle avait raison, on a toujours fini par avoir froid.
Elle avait un tilleul dans son jardin aussi, mais on l’avait fait couper. Je ne me souviens plus exactement pourquoi. Trop d’entretien peut être, ou bien ses racines menaçaient la maison du voisin. Je ne sais plus.
Elle n’avait pas la main verte. En fait je n’en sais rien. Le jardin est resté en friche à sa mort à Lui. Elle a perdu le goût des choses. L’âpreté que lui a fait connaître la maladie, le désœuvrement qu’elle a ressenti quand il est parti. Je ne sais pas si on s’est rendu compte de ça. Elle n’a plus ouvert son piano, plus cuisiné ni pour Elle ni pour les personne, plus monté au village qu’en de rares occasions, pour faire son devoir de chantre et accompagner de sa voix les mariés et les défunts dans les églises du canton.
Le jardin, c’était son monde à lui. Il y descendait encore quand la maladie l’avait tellement affaibli qu’il semblait nous considérer simplement par bienveillance ou pour laisser une bonne image. Il y est même tombé un jour. Et elle avait hurlé, l’avait traité de fou. Elle avait peur.
Elle avait peur de tout. Du froid de la nuit sous le tilleul, de la viande crue, des téléphones, des jeux-vidéos, de la guerre. Ça pouvait se comprendre, son premier mari en avait fait les frais. On l’a appris bien tard, un été alors que l’on jouait « à faire la guerre » avec des pistolets en plastique. Elle les a brisé, furieuse en disant « Minnà, Elle déteste la guerre. »
Elle avait peur pour nous. Peur du monde dans lequel on allait vivre. Elle qui avait survécu à la diphtérie, à la grippe espagnole, à la guerre, à la peste même. Elle avait peur qu’on ne fasse pas honneur à la famille, qu’on choisisse des voies et des métiers qui ne font pas manger. Elle nous exhortait d’avoir « notre situation » au lieu de rêvasser.
Je crois qu’elle était fière, mais qu’elle ne le montrait jamais. De peur que l’on prenne pour son amour pour acquis, la seule chose dont elle pouvait nous menacer de nous priver si l’on faisait n’importe quoi de nos vies.


Laisser un commentaire