Lucky Strike
Lucky Strike

Une cigarette au bout des doigts, le goût d’un baiser au bout des lèvres, et puis ses hanches qui se confondent avec la fumée qui monte des mégots à demi écrasés dans le cendrier. Ces volutes blanches, qui me grisaient, quand je ne connaissais pas encore le charme de ses formes.
Juste une tache pourpre sur le col de ma chemise, jetée par terre. Discret vestige d’une nuit agitée, orageuse et chaude, pleine de senteurs et d’extase. Mon jean et mon blouson, chiffonnés sur un fauteuil. Et au sommet de cette pile de ma vie, son condensé d’identité, d’intimité. Mes trophées. Ses sous-vêtements et son paquet de lucky strike.

J’attends encore un peu, pieds nus sur la moquette, à m’imprégner des échos de la soirée, dont j’ai oublié les essentiels. Le bruit mat des verres à whisky sur le comptoir, et l’odeur mélangée de tabac froid, de malt et de cannelle. Les souvenirs affluent peu à peu, comme des vagues de chaleur dans mon esprit.

C’est la cannelle je crois qui m’a interpelé. Comment un parfum délicat pouvait-il se frayer un chemin dans cette atmosphère suffocante, entre les odeurs nauséabondes de sueur et de testostérone ? Pourtant il est venu jusqu’à moi. J’ai oublié, mon verre, ma clope. Toutes mes dépendances, envolées suivaient le courant de son parfum. J’étais envoûté, transporté. J’avais à peine reniflé la substance, que déjà j’en voulais encore, et pour toujours. L’addiction.


Dans les draps de soie, froissés par beaucoup d’efforts, ses cheveux m’empêchent de voir si elle dort. Et sa respiration irrégulière me dit justement le contraire. A-t-elle déjà le souffle coupé ? Est-ce qu’une nuit suffit à infuser en elle l’angoisse qui me ronge ? Mon amertume ? Est-elle déjà usée de mes travers ? Comme toutes les filles, elle croira pouvoir m’en débarrasser. C’est une erreur. On ne remonte pas d’un puits noir et profond, aux parois vaseuses. Alors, je partirai et tout sera à recommencer. Ailleurs, dans un autre bar, avec une autre fille, un autre parfum et une autre marque de cigarettes.

Pourtant, elle n’aurait qu’un mot à dire pour absoudre mes péchés. Pour que mon blouson, mon jean et mes passions prennent racine ici, sur le fauteuil de sa chambre d’hôtel. Peut-être à tout jamais. Que mes allumettes allument pour toujours le feu de ses lucky strike, comme elle allume le feu de mes passions. Mais ses désirs se brouillent, comme ses formes agréables, ils se confondent avec les volutes douces et nocives de la peur. La peur de me perdre. La peur de se perdre en moi.

J’écrase ma cigarette qui n’est plus qu’un filtre, j’efface le goût de son baiser de mes lèvres, en les trempant dans une tasse de café froid, posée sur la coiffeuse et me lève en silence. Mes pieds nus s’enfoncent dans l’épaisseur de la moquette. Sans un bruit, je me penche sur elle et lui dépose un baiser derrière l’oreille. Comme une bénédiction. J’enfile mon jean et mon blouson, couvrant mon torse nu et les stigmates d’une belle soirée. Je lui laisse la chemise tachée de rouge à lèvres. J’atteins la porte. Je ne sais même pas son nom, et pourtant c’est la plus belle créature qu’il m’ait été donné de voir. J’attends, mais l’idée de rester le lui demander ne me vient pas. J’ouvre la porte. Je pars.

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