A Spusata
L’enfance

Par Guylaine Landini
En ce temps-là, l’été avait la torpeur camusienne de ces journées étirées à l’infini où la lumière peine à céder aux ténèbres. Le temps était figé, immobile, éternel. Un souffle ardent ondulait les lignes à l’horizon. Le temps n’avait pas de réalité matérielle. Il s’écoulait tout naturellement, comme si cette vie ne devait jamais prendre fin. Les journées insouciantes et brûlantes s’égrenaient au fil de l’enfance. Les heures étaient semblables et les rituels que nous avions élaborés inconsciemment accompagnaient ces longs après-midi nonchalants et moites.

Le rythme des adultes n’était pas le nôtre. Derrière les volets tirés, dans la fraîcheur que la pierre préservait, comme lassés, vaincus, ils somnolaient, laissant les minutes précieuses de l’été leur échapper à jamais. Pour nous, point de répit, point de pause. Une éternelle urgence parfaitement décalée, parfaitement asynchrone, nous jetait hors les murs sur les sentiers brûlés de soleil, dans les jardins figés par la fournaise. Seuls nos rires, indéfectibles et spontanés, rafraîchissaient le silence rugissant du monde. Comme des affamés, nous courions à en perdre haleine, puis, soudain essoufflés, nous nous pressions à la fontaine dont la fraîcheur inespérée et presque excessive nous surprenait toujours, nous galvanisait souvent.

Les heures de l’été avaient le goût du miel, des mûres et des secrets et nous les savourions sans savoir qu’elles ne seraient pas éternelles, sans mesurer assez leur inestimable prix, leur incroyable valeur. Les heures de l’enfance, celles du bonheur parfait, celles que rien ne trouble, ne froisse ou ne ternit, sont des joyaux prêtés à des ignorants pleins de fougue qui les prennent pour des cailloux et les dispersent au gré de leur route.

Nous apprenions l’âpre brutalité des chemins de pierre qui écorchaient nos genoux. Nous avancions en file indienne sur des sentiers que nos pieds dessinaient, ignorant les splendeurs des granits égratignés de soleil, les fleurs odorantes et rares du maquis épais, les ombres mouvantes qui se jouaient des rayons pour nous zébrer les jambes. En ce temps-là, la majestueuse fierté des montagnes drapées dans leur manteau de roche séculaire nous échappait complètement, sourds que nous étions au monde, à ses plaintes comme à ses colères, à ses joies comme à ses douleurs.

Emportés par le tourbillon de l’innocence, de la lumière et des fous rires, nous avalions le temps comme des carnassiers, sans savoir que déjà, ces moments fugaces et fragiles portaient en eux les germes de nos nostalgies futures.

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